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ADIEUX DU GÉNÉRAL DE LINARES À SES SOLDATS D'INDOCHINE

       
LES RAISONS DU COMBAT

Hommage rendu à ses soldats par le général de Linares
quelques mois après avoir rendu son commandement en Indochine.


 Texte, paru dans le numéro spécial du «Combattant d'Indochine» de mai 1954.

 

Rendre hommage à ces soldats d'Indochine qui, vivants ou morts, donnent à la France le droit d'être fière d'elle-même et respectée du reste du monde, est une tâche difficile. Qu'ils me permettent, ces garçons si profondément attachés à leur arme ou à leur unité, si orgueilleux de leurs insignes conçus avec amour, si soucieux de sauvegarder, en toutes circonstances, leur individualité, de choisir les leçons qu'ils donnent tous ensemble. Fantassins et marsouins, légionnaires ou tirailleurs, gardes ou gendarmes, parachutistes à béret bleu ou amarante, blindés, artilleurs, trainglots, sapeurs, transmetteurs, gens de commandos, des hôpitaux, des ateliers ou des magasins, instructeurs ou moniteurs, artisans du renseignement ou des états-majors, étonnante marqueterie du Corps expéditionnaire, voici la lumière dont vous avez éclairé ma route pendant les trente mois où j'eus l'honneur de vous commander et de vous mener au combat.

Au combat contre qui ? Répondre à cette question, c'est déjà dire la dureté de votre tâche.
J'affirme que l'ennemi qui vous a été désigné est digne de vous par sa simplicité, sa discipline et son courage, qu'il n'est ni une chair à canon stupide, ni un mercenaire avide de butins ou de basses jouissances. Mais c'est aussi un ennemi astucieux, farouche et cruel que, savamment, une idéologie monstrueuse entretient gonflé de passion et de haine. Son but n'est pas la paix ; sa mission est de vous anéantir, son objectif votre mort. II a pour lui toutes les complicités. Celle du climat comme celle du sol qui l'a vu naître et lui est clément, cependant qu'il vous est tyrannique, implacable. Celle de la population qui ne peut se résoudre à prendre parti, dans son cœur, contre le fils, le frère ou le parent qui se bat contre vous. Celle de l'histoire qui, en Indochine comme partout, fait de la présence de l'étranger sur le sol de la patrie, quels que soient les bienfaits qu'il apporte avec lui, un élément de trouble et de contrainte dont l'expulsion apparaît comme le premier et le plus noble des devoirs.

Vous n'avez, pour vous, que votre profonde connaissance de votre métier, que votre équilibre, que votre confiance dans la grandeur de votre mission et de votre pays. N'est-il pas, dès lors, admirable que vous sachiez tenir tête et le plus souvent vaincre ? La mort rôde partout en Indochine. Elle se rencontre lorsqu'on cherche la bataille dans la rizière ou dans la jungle, où l'assaut-suicide se rue sur le poste isolé, silencieusement étreint par les bataillons Viêt-minh. Cette mort-là est régulière et noble. Elle fait de vous les frères des preux d'autrefois.

Mais il est une autre mort, laide, rusée, haïssable : celle qui vous guette sur la grand-route unie ou sur le petit chemin accueillant qui conduit au village, cachant la mine ou le piège sous leur air innocent ; celle qui se dissimule dans le panier de légumes ou de fruits, au fond lourd de grenades, porté par la femme ou l'enfant, celle qui saisit les grands convois dans de féroces embuscades, sur les layons perdus à travers la forêt ; celle qui entre dans le poste avec la trahison et attend votre sommeil pour commencer son œuvre ; celle qui vient vous chercher, à votre heure de détente, dans le bar, le bal ou le centre de repos, soudain balayés par une rafale de mitraillette; celle enfin qui, prenant le visage de la maladie, vous use et vous emporte plus impitoyablement que la plus mauvaise blessure.

Les nobles, froids et interminables cimetières des capitales indochinoises, les humbles cimetières soigneusement entretenus des petites villes ou des postes, les croix de bois enfin qui jalonnent les routes de la plaine ou les pistes de la montagne témoignent qu'en Indochine, plus qu'en aucune autre guerre, la mort est votre compagne toujours et partout présente. Or, cette présence obsédante, qui devrait vous terroriser et vous diminuer, vous trouve maîtres de vous-mêmes, pleins de sérénité souriante, ou d'indifférence ironique ; non pas aveuglément ou sottement téméraires, mais à la fois conscients et méprisants du danger.

Où trouvez-vous la force de poursuivre votre œuvre, fermement et calmement, malgré la menace ? De recommencer chaque jour ou chaque nuit la patrouille solitaire ou la reconnaissance audacieuse ? De relever sans cesse le défi et de tenir, sans grimace ni lâcheté, quand peut-être la crainte vous tenaille ?

Ce n'est pas derrière vous, là où parfois la pusillanimité rejoint le défaitisme, c'est en vous, dans votre solidité individuelle et dans votre camaraderie, dans votre conscience de jeunes Français fiers de leur histoire. Fiers de réapprendre à leur pays comment il faut mourir, bravement et simplement, la main encore serrée sur sa mitrailleuse ou sur le volant de son camion, en garçon calme, fort et souriant qu'on doit être dans la vie quotidienne, ajoutant à l'héroïsme du courage la beauté de la simplicité.

Vous faites tous les métiers, dans votre guerre, et pas seulement celui des armes. Fidèles truchements du génie français, partout où vous passez, vous avez la ferme volonté de vous révéler ingénieurs, artistes, administrateurs, avocats. Vous n'avez pas de plus grande hâte, quand la bataille marque une pause, que de réparer les ruines de la guerre, d'aménager le village pour la vie normale, d'organiser le marché, l'école ou l'infirmerie, d'être les plus éloquents zélateurs de l'autorité nationale en tâchant de garder le sens de la mesure et le souci de la beauté. Cette tâche, d'autres l'ont assumée avant vous, qui donnèrent à votre pays, pour y exercer sa mission civilisatrice, des territoires immenses d'un monde endormi dans des traditions primitives ou désuètes. Plus précisément, vous êtes, dans ce rôle, les héritiers des tirailleurs de Gallieni et de Lyautey qui mirent l'Indochine sous notre protection.

Votre œuvre, cependant, m'apparaît plus grande et plus belle que la leur, parce que plus désintéressée, plus humaine. Car aucun désir de conquête ou de privilège, aucun espoir de puissance ne vous animent. Vous ne vous battez pas pour vous, mais pour ces jeunesses nationales cambodgienne, laotienne, vietnamienne qui mettent toute leur énergie à apprendre à vos côtés le rude métier des armes afin de sauver la liberté de leur pays.
C'est, je pense, grâce à ce contact étroit avec les meilleurs éléments de la population, auprès desquels vous avez le sentiment de jouer le rôle d'un « maître » au sens latin du mot, que dans les pires circonstances, votre action conserve un caractère humain. Car, comment expliquer que vous ne vous déchaîniez pas quand la guerre prend son visage de traîtrise et de haine, quand tout ce qui est naturellement neutre et respectable - le vieillard, la femme, l'enfant, la pagode ou l'église, le foyer des ancêtres ou le cadavre - se révèle soudainement hostile, agressif, piégé, quand tombent autour de vous, frappés par des coups bas, les meilleurs de vos camarades ou de vos chefs ? Vous qui, par le fait de la guerre, vous trouvez si souvent chargés de responsabilités auxquelles vous n'aviez pas été préparés et qui pourriez si durement assouvir votre colère, vous savez rester des hommes, aux heures les plus insupportables, et chercher, dans la poursuite de l'œuvre créatrice que j'ai définie, l'apaisement d'une passion qui pourrait être vengeance.
Ainsi m'apparaissez-vous, par votre sang-froid, votre générosité et votre désintéressement, plus grands que tous vos devanciers.

Plus simple, et plus ignorés encore d'une métropole lointaine et peut-être égoïste, est la troisième leçon que vous donnez dans le ferme accomplissement de votre tâche quotidienne. Vous êtes seuls à vous battre. Votre guerre d'Indochine n'est pas la guerre de la FRANCE.
Dans tous les pays du monde, des soldats comme vous, à défaut de gloire et d'honneur, connaissent un respect unanime.
Tandis que vous !...

Certes, on vous plaint, mais comme on plaint un maladroit ou un imprudent, en lui laissant la responsabilité de ses malheurs. Les soldats ne vont-ils pas volontaires en Indochine ?
Et si vous êtes de la carrière, n'est-ce pas votre métier que d'affronter la mort ?
Ne dit-on pas souvent que vos soldes sont scandaleusement élevées ?
N'aime-t-on pas à laisser entendre que vous êtes responsables de l'incertitude qui plane encore sur l'issue de cette guerre ?

Votre dynamisme, votre foi, votre courage, vous les tirez donc de vous-mêmes.
Votre vertu la plus rare est peut-être à mes yeux de pouvoir vous engager, corps et âme, sans le soutien affectueux et compréhensif de votre pays, sans la certitude de la récompense naturelle de vos efforts.

Comment ne pas apprécier à leur haute valeur les liens qui se créent dans vos rangs entre tous les pays et toutes les races de l'Union Française, et qui subsisteront bien au-delà de la guerre pour donner son sens le plus noble à ce concept de l'Union ?

Comment ne pas souligner l'unité de pensée et d'effort qui vous lie à vos camarades de l'Air et de la Marine et le réflexe de l'action combinée désormais gravé dans votre connaissance du métier ; la gratitude définitive que se sont acquise auprès de vous ces pilotes de chasseurs et de bombardiers qui se sont sacrifiés pour soutenir vos plus durs engagements ?

Comment ne pas rendre hommage à votre œuvre de formation de ces jeunes armées nationales qui deviendront votre fierté de chefs et d'éducateurs ?

Mais cet enrichissement technique que vous donne, dans tous les domaines de la guerre, la bataille d'Indochine, n'est rien auprès de la grande leçon morale que vous donnez au pays.
Virils dans votre solitude, forts dans votre ténacité, grands dans votre sérénité et votre humanité créatrice, vous nous rendez, dans la vigueur et la santé de la France, une confiance dont elle a besoin. Une nation ne peut être condamnée quand ses enfants savent se tenir et lutter sur la terre comme vous le faites, de Diên Biên Phu à Camau.